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Comment la galaxie libérale rêve de peser sur 2027 

  • Paul de Villepin
  • April 29, 2026 at 12:28 PM
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Comment la galaxie libérale rêve de peser sur 2027 
Comment la galaxie libérale rêve de peser sur 2027 

Faute d’incarnation incontestée, leur stratégie repose moins sur la conquête du pouvoir que sur une bataille d’influence, avec l’espoir d’imposer leurs idées aux candidats plutôt que d’en porter un jusqu’à l’Elysée.

By PAUL DE VILLEPIN
in PARIS

Photo-Illustration by Natália Delgado/POLITICO (via Getty Images and iStock)

Un soir de mi-avril, David Lisnard, Guillaume Kasbarian et Sarah Knafo sont tous les trois installés dans les fauteuils rouges d’un théâtre parisien, en simples spectateurs. Pendant deux bonnes heures, une trentaine d’entrepreneurs, intellectuels, économistes et journalistes allant de l’ancien patron du Medef Pierre Gattaz à l’entrepreneur Laurent Alexandre, en passant par les économistes Maxime Sbahi et Nathalie Janson se succèdent sur les planches pour livrer leurs recommandations pour “sauver la jeunesse et sauver les actifs”.

Les deux aspirants candidats à la présidentielle et celui qui vient de lancer son “parti de la Liberté” assistent à la deuxième édition de la “Nuit de la liberté”, un raout visant à réunir les principaux apôtres des chapelles libérales. Monté par Michael Miguères, un ex-secrétaire national de l’UMP désormais conseiller communication et événementiel, l’événement est à l’image d’une galaxie libérale française en pleine effervescence à l’approche de l’élection suprême. 

Structuration de think tanks et de collectifs d’entrepreneurs, nouveaux médias, clubs informels, soirées communes : ces derniers mois, une multiplication d’initiatives — parfois coordonnées — laisse en effet penser aux libéraux qu’ils ont peut-être leur carte à jouer. Pas au point de porter un candidat à l’Elysée, non. Mais ils s’organisent pour être une force d’influence et irriguer les programmes des présidentiables. 

“Mon idée, c’est de dire ‘rassemblons-nous’, jouons en collectif parce que la situation est trop grave pour continuer à bosser chacun dans notre coin, faisons-nous entendre pour préparer une offre et un espace politique dans l’opinion,” avance Michael Miguères, qui a également organisé une soirée en avril à l’occasion de la sortie de son livre La révolution Milei, préfacé par David Lisnard – pour l’instant seul candidat du camp libéral officiellement sur la ligne de départ pour 2027.

Les prémices d’une coopération

Depuis janvier, plusieurs laboratoires d’idées — Génération Libre, l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, Contribuables associés, le club les Panthères Roses, ou encore un nouveau think tank nommé Résolution — se retrouvent régulièrement autour de petits-déjeuners mensuels pour mieux se coordonner. 

Autre indicateur d’une plus grande concertation de l’écosystème : une boucle WhatsApp de coordination. Elle regroupe notamment, l’ancien ministre Hervé Novelli, Pierre Gattaz, l’entrepreneur Matthieu Boeche du mouvement 300 pour la France,  ainsi que le président d’April Eric Maumy et Erwan Le Noan. C’est une avancée contre nature, presque une mue, pour des gens attachés à leur indépendance et peu habitués à chasser en meute.

“L’idée, c’est d’essayer de faire avancer nos causes, se tenir informés de ce qui est fait, et le cas échéant, de réfléchir à faire des choses ensemble”, résume Erwan Le Noan. 

Multicasquette, cet associé du cabinet de conseil Altermind a récemment fait parler de lui lors de la création du mouvement de patrons en colère Trop c’est Trop. Aussi impliqué dans le club libéral les Panthères Roses, ce quadragénaire qui a pris récemment la direction de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales est à l’intersection de multiples initiatives, et donc l’un des observateurs les mieux placés de la galaxie.

“On a l’impression que peut-être plus que d’autres fois les argumentaires libéraux ou réformateurs peuvent porter,” analyse-t-il.

Un alignement des planètes très favorable

Selon eux, plusieurs signaux faibles convergent. En premier lieu, la prise de conscience généralisée de la dérive des comptes publics. Depuis le travail d’alerte menée par François Bayrou à Matignon, l’idée d’un possible “accident financier” s’installe dans les esprits et alimente une demande de rigueur budgétaire. A cela s’ajoutent le sentiment que le travail ne paie plus et un mécontentement vis-à-vis de prélèvements obligatoires jugés trop élevés et mal distribués.

Autres ressorts identifiés, le déséquilibre générationnel de plus en plus assumé dans le débat public entre actifs et retraités, mais aussi une critique des “rentes” et des protections perçues comme injustifiées. Additionnez à cela la fatigue politique et démocratique caractérisée par la défiance envers les institutions, l’affaiblissement des corps intermédiaires et le rejet d’une “caste administrative” et “vous avez tous les ingrédients d’une appétence pour un changement profond”, selon le vétéran Hervé Novelli.

“Tout ça induit un climat où chacun souhaite plus de marge de manœuvre et plus de liberté d’agir et se sent empêché de le faire”, résume le père du statut d’autoentrepreneur. 

Le succès sur les réseaux sociaux de figures comme Bouli, Nicolas qui paie ou encore les caricatures “anti-boomers” comme le compte Bernard et Chantal est, pour certains, le symptôme d’un ras-le-bol plus profond sur lequel il serait bon de capitaliser.  

Reste que cette lecture partagée ne débouche pas sur une stratégie totalement unifiée. Des lignes de fracture doctrinales subsistent sur le périmètre même du combat à mener. La plupart plaident pour une approche strictement économique, “le nerf de la guerre”, quitte à laisser de côté les sujets sociétaux. D’autres, au contraire, défendent une vision plus globale du libéralisme, incluant des positions sur la légalisation du cannabis, la GPA ou encore la prostitution.

“Moi, je leur dis, les gars, on n’est pas d’accord sur tout, mais parlons juste de l’économie parce que c’était quand même ce qu’il faut sauver d’abord et après on verra”, avance Michael Miguères. 

Objectif : les écuries présidentielles du centre et de droite

Alors, depuis plusieurs mois, les libéraux s’efforcent d’infuser leurs idées dans tous les partis du centre à la droite (et parfois jusqu’à l’extrême droite), plutôt qu’à chercher une incarnation unique.

“La stratégie la plus réaliste, c’est de peser sur le débat en imposant un peu de libéralisme aux Républicains et au RN,” tranche Romain Dominati, fondateur du mouvement des Mileistes Français. “On ne va pas convertir LFI, mais si déjà une partie de la droite intègre quelques principes de base, ce sera un début.”

“On est davantage dans une démarche de lobbying en essayant de faire vivre nos idées et en approchant les équipes de campagne plus que dans une conquête électorale,” explique Sacha Benhamou, membre de Génération Libre, par ailleurs impliqué dans le nouveau parti de Guillaume Kasbarian. 

Le think tank, présidé par Gaspard Koenig jusqu’en 2022 — année lors de laquelle il a tenté d’être candidat à la présidentielle — a déjà rencontré presque toutes les équipes programmatiques pour une première prise de contact. Il va démarrer sous peu un travail plus ciblé pour faire des propositions spécifiques pour “faire sauter les verrous institutionnels français”, notamment sur la décentralisation et réforme de la fonction publique.

Les responsables des pôles idées des différentes écuries — et parfois les candidats directement — sont donc abreuvés de notes et de propositions. “On dialogue bien sûr avec eux, toutes les initiatives sont bonnes, c’est important  d’échanger”, confirme Christelle Morançais, présidente du conseil régional des Pays de la Loire, qui chapeaute les questions économie et industrie chez Horizons. 

Résolution et Hémisphère droit, deux laboratoires d’idées pour 2027

Nouvelle venue sur la place des think tanks, l’association Résolution, financée par Moïse Mitterrand (à la tête de la société familiale Bassac, anciennement Les Nouveaux Constructeurs), a récemment produit un manifeste d’une quarantaine de pages, inspiré du plan Pinay-Rueff mis en place sous de Gaulle pour redresser les finances publiques. 

En attendant d’officialiser son lancement, Résolution (qui a débauché l’ancienne haute fonctionnaire de Bercy Ingrid Barrat), présente ses propositions à l’ensemble des politiques se revendiquant du libéralisme, de Guillaume Kasbarian à Sarah Knafo.

Certaines de ses idées commencent d’ailleurs à pénétrer les esprits. Le député Philippe Juvin, qui a reçu leur manifeste, a ainsi tenté de porter lors du dernier budget l’une de leurs propositions visant à inciter les fonctionnaires d’Etat à démissionner en échange du versement de 70 % de leur rémunération pendant dix ans.

Hémisphère droit, un autre think tank à la ligne libérale, veut lui aussi mettre sa matière grise au service des partis de “toutes les droites”, d’Horizons au Rassemblement national, en vue de l’élection présidentielle. Il a été créé par Raphaël Selignan, un trentenaire conseiller en investissement, passé par le cabinet Oliver Wyman, et Matthieu Pélissié du Rausas, un ex-senior partner de McKinsey.

Financé en partie par le projet Périclès de Pierre-Edouard Stérin, le think tank s’inspire des méthodes des cabinets de conseil. Il entend fournir des contributeurs venus du privé aux partis, ainsi que des papiers clés en main — par exemple sur l’efficacité de justice pénale, la réforme des collectivités locales ou encore l’allégement de la charge de la dette. 

Les entrepreneurs prennent la parole 

Si ces think tanks libéraux sont peu connus du grand public, les very successful entrepreneurs, eux, inondent LinkedIn et les pages opinions des journaux depuis plusieurs mois.

Lassés, disent-ils, d’un personnel politique jugé déconnecté, et piqués à vif par les débats budgétaires de l’automne 2025 symbolisés par la taxe Zucman, ces patrons tentent de faire corps pour “faire de la pédagogie” et peser dans la bataille des idées en défendent bien sûr une ligne antiétatiste. 

“Ils se disent que l’heure est venue de prendre le pouvoir ou en tout cas de se rapprocher considérablement du pouvoir pour soit faire de la politique, soit fortement influencer les programmes”, remarque Benoît Perrin, directeur de Contribuables associés, une association qui milite pour la réduction des dépenses publiques. 

Deux projets éditoriaux incarnent cette offensive. Bientôt en kiosque, la revue libérale-conservatrice Civilisation, portée par l’essayiste Laetitia Strauch-Bonart, est financée par Bertrand Picard. Cet ancien banquier d’affaires, désormais à la tête de l’entreprise de pelouses synthétiques Natural Grass, organise par ailleurs avec sa femme, Diane Lamarche, avocate chez White & Case, des dîners de levées de fonds pour le compte de David Lisnard.

Encore bourgeonnant, Le Spontané, un média en ligne soutenu par l’entrepreneur Eric Larchevêque, figure française des cryptos en tandem avec Romain Dominati, vise un lancement en fin d’année.

Dans le paysage également, le mouvement 300 pour la France, l’un des outils les plus structurés dont disposent les libéraux. Fondé par Matthieu Boeche, le mouvement se présente comme un réseau hybride : à la fois think tank, club d’entrepreneurs et machine à produire des idées issues du terrain. Financé par ses membres, il entend s’implanter dans plusieurs villes et créer des “bastions” locaux pour faire remonter des propositions. 

Pour leur donner de l’écho, 300 pour la France s’est inspiré de Timbro (un think tank libéral suédois) et s’apprête à lancer une série de podcasts intitulés “Dans la peau d’un président”, qui seront suivis à l’automne d’autres épisodes — cette fois titrés “Dans la peau d’un candidat”. 

“On ne cherche pas à avoir un programme ou à devenir un parti politique, mais à faire émerger des idées concrètes et à les faire circuler”, explique son fondateur. En coulisses, “300” multiplie les mises en relation entre entrepreneurs et responsables politiques et hauts fonctionnaires. 

Une logique similaire à celle de Trop c’est trop, lancé par Erwan Le Noan et Eric Maumy, ce mouvement inspiré de celui des Pigeons sous François Hollande, qui fédère des patrons mobilisés contre la pression fiscale. 

Après avoir organisé un meeting à Paris en décembre, puis avoir écrit début avril à tous les parlementaires pour proposer ses remèdes pour le prochain budget,  le collectif a levé plusieurs dizaines de milliers d’euros auprès de chefs d’entreprise pour financer, à partir du début de l’été, des études régulières commandées à des économistes. 

La même volonté de “peser” — le terme revient sans cesse chez la vingtaine d’interlocuteurs interrogés pour cet article  —  anime Jean-Philippe Cartier. Cet entrepreneur-investisseur a lancé le Pouvoir de l’action, et peaufine douze mesures pour redonner envie d’entreprendre et de rester en France. “Celui ou celle qui reprendra nos douze mesures aura notre soutien”, exposait-il récemment dans le JDD. 

Cette classe entrepreneuriale voit en 2027 une dernière chance de redresser la barre avant, prédisent-ils, un effondrement de l’Etat à cause de sa dette. “Ils retrouvent des raisons d’espérer, parce que l’opinion est prête à rejeter toutes les solutions dirigistes ou qui l’enferment dans une sorte d’impuissance,” appuie Hervé Novelli. 

La charte de mobilisation de son mouvement, le Cercle des entrepreneurs engagés, lancé à l’automne dernier pour encourager les dirigeants d’entreprises à s’impliquer dans la vie politique, revendique 600 entrepreneurs signataires à ce jour.

Celui qui fut eurodéputé, député, maire et secrétaire d’Etat estime cependant qu’il sera très difficile de porter l’un des leurs jusqu’à l’Elysée. A défaut, il privilégie la constitution d’ “une force d’influence” pour “créer un rapport de force” en cas d’accession au pouvoir d’un président et d’une majorité hostiles aux entreprises. 

Qui pour porter l’étendard libéral ?

Là réside le paradoxe de cette galaxie où tous s’accordent à dire qu’il existe un frémissement, mais dont beaucoup craignent qu’il s’éteigne. “Il manque trois ingrédients clés : l’organisation, le programme et l’incarnation”, esquisse l’ancien ministre Renaud Dutreil. “C’est comme dans les phases prérévolutionnaires, vous avez en fait une ébullition, une effervescence, ça bouillonne, mais ça ne prend pas corps.”

Il n’a pas échappé aux libéraux qu’ils manquent de maturité politique pour produire un candidat crédible en 2027, et ce même si, selon un récent sondage Ifop, 68% des électeurs se disent prêts à voter pour un candidat proposant une “thérapie de choc” fondée sur le déficit zéro, la baisse des dépenses publiques et des impôts.

Renaud Dutreil appelle à faire émerger une candidature issue du “camp des producteurs”. D’après son diagnostic, inspiré de Saint-Simon, la voix des “abeilles” (travailleurs, indépendants, entrepreneurs) est étouffée par celle des “frelons” (les responsables politiques). Dans une tribune cosignée avec Sophie de Menthon, il a lancé récemment un appel à candidatures pour représenter cette France qui produit.

Sans se déclarer lui-même candidat — quoi qu’il y pense —, il esquisse une stratégie : faire émerger une figure capable de peser comme arbitre au soir du premier tour. “Il est possible de présenter une candidature et de négocier ensuite avec l’un des finalistes en fonction de la reprise de nos idées”, explique-t-il. Une hypothèse optimiste pour des électeurs orphelins d’un candidat depuis Alain Madelin et ses 3,91 % obtenus en 2002. 

L’ancien ministre, âgé de 80 ans, est un invité régulier des plateaux de télévision et des conférences. Il a créé l’année dernière Kairos, (“le moment opportun”, en grec) qui se ne présente ni comme un parti, ni comme un think tank, mais comme une plateforme d’idées libérales boostée par l’IA. 

Ne souhaitant pas “se mettre à la remorque de tel ou tel candidat”, il encourage ses disciples “à faire grandir des causes et des solutions qui s’imposent d’elles-mêmes” et qui finiront “ par être “récupérées par des hommes politiques”, professait-il récemment lors d’une conférence à Paris.

Un crédo que semble partager Guillaume Kasbarian. Le député EPR et ex-ministre Logement et de la Fonction publique a dévoilé mi-avril son Parti de la Liberté. Excluant de briguer une candidature présidentielle, il dit vouloir rassembler des libéraux pour peser dans la construction des programmes. “Je veux qu’ensuite ce parti puisse porter des projets libéraux au sein d’une coalition future ou dans l’opposition”, défendait-il dans le Parisien.

“Il n’y a pas de marché pour une offre purement libérale”, abonde un patron du CAC 40 contributeurs financiers de plusieurs think tanks, selon qui  “l’objectif ’est d’influencer les candidats du ‘cercle de la raison’ (Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, David Lisnard) qui peuvent gagner.”  

“Certains pourraient dire qu’on arrose le sable, mais moi, je pense qu’il restera toujours quelque chose de ce travail et comme je ne sais pas par avance qui seront les candidats et quelles seront leurs lignes, si on ne les a pas influencés en amont, on le regrettera”, développe-t-il. 

Cette stratégie d’influence peut-elle payer ? Ses promoteurs en sont pour la plupart convaincus, mais il y a aussi le risque de finir comme Minus et Cortex, avertit un Erwan Le Noan mi-ironique mi-lucide. Dans ce dessin animé, deux souris passent leurs soirées à imaginer comment conquérir le monde sans jamais y parvenir. 

Originally published at Politico Europe

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