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La croisade de l’extrême droite contre le CNC inquiète le cinéma français

  • Giorgio Leali
  • May 11, 2026 at 7:36 PM
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La croisade de l’extrême droite contre le CNC inquiète le cinéma français
La croisade de l’extrême droite contre le CNC inquiète le cinéma français

Les cinéastes français craignent qu’une victoire du Rassemblement national à l’élection présidentielle n’entraîne des changements radicaux dans leur industrie.

By GIORGIO LEALI
in PARIS

Illustration par Natália Delgado/ POLITICO

Même les films d’horreur les plus effrayants ne donnent pas autant la chair de poule aux cinéastes français que la perspective d’une arrivée à l’Elysée de Marine Le Pen ou Jordan Bardella.

Alors que le Festival de Cannes débute mardi, les poids lourds de l’industrie tricolore du divertissement sont confrontés à la possibilité qu’un futur président d’extrême droite mette à mal le généreux système de financement public et d’allègements fiscaux qui a contribué à faire de la France, berceau du cinéma, une terre promise pour les producteurs de films et d’émissions télévisées.

Le Rassemblement national avait déjà cherché à démanteler le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) l’année dernière lors des débats budgétaires, arguant que l’Etat, lourdement endetté, gaspille l’argent des contribuables en finançant des films de gauche et wokes qui font un flop au box-office.

Si un candidat lepéniste remporte l’élection présidentielle en 2027, comme les sondages actuels le prédisent, il devrait soit donner suite à cette proposition, soit réorienter une partie des financements vers d’autres priorités.

“Les gens qui évoluent dans ce monde du cinéma, ils vivent un peu dans un autre monde. Ils n’ont pas conscience des problèmes financiers des Français”, tacle Philippe Ballard, l’un des députés RN qui ont mené la bataille pour réduire les subventions au secteur du divertissement.

L’élu de l’Oise relate que ses électeurs “lèvent les yeux au ciel” quand on leur parle des aides d’Etat au cinéma, pendant qu’eux doivent choisir entre faire le plein de carburant et faire les courses.

Des cinéphiles font la queue devant le cinéma Nickel Ecoles, un cinéma parisien spécialisé dans les vieux films américains, en juillet 1980. | Photo de Barbara Alper/Getty Images

Les réalisateurs, producteurs et acteurs qui ont parlé à POLITICO répondent qu’une telle mesure torpillerait une industrie créatrice d’emplois qui, selon une estimation, a généré 12,6 milliards d’euros de valeur ajoutée en 2022 et emploie plus de 260 000 personnes. Ils soutiennent que le système actuel attire les investissements étrangers, diffuse le soft power français à travers le monde et défie l’hégémonie culturelle américaine dans la tradition politique de Charles de Gaulle.

Le célèbre réalisateur Olivier Assayas, dont les grandes productions ne dépendent généralement pas de fonds publics, a qualifié les attaques contre le financement du cinéma français de “nias et nuls et parfaitement contre-productifs, en particulier si on se pose la question, même en termes nationalistes, quant au rayonnement, à la connaissance du cinéma français”.

Ce dernier “a une place privilégiée dans le cinéma mondial. Ce serait évidemment une absurdité inqualifiable d’y renoncer. Quel que soit le point de vue d’où l’on se place”, estime auprès de POLITICO Olivier Assayas, qui a dirigé des films mettant en scène de grandes stars hollywoodiennes, comme Jude Law ou Kristen Stewart.

“Il faut arriver à se protéger du rouleau compresseur du cinéma américain. Et c’est quelqu’un qui aime le cinéma américain qui vous parle.”

La French Connection

La France peut se targuer d’avoir l’industrie cinématographique la plus prospère d’Europe continentale. Selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel, le pays a enregistré la plus forte fréquentation des salles de cinéma du Vieux Continent en 2024, année la plus récente pour laquelle des chiffres confirmés sont disponibles. Un quart des entrées pour les films européens entre 2015 et 2024 ont été vendues en France, toujours d’après l’Observatoire. Et aucun autre pays de l’Union européenne n’a exporté plus de films à l’étranger au cours de cette période.

Au cœur du système unique de financement du cinéma en France se trouve le CNC. Créé après la Seconde Guerre mondiale, l’établissement public soutient chaque année la production de centaines de films tournés en France et à l’étranger. Sur les 84 œuvres soumises à l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences pour l’Oscar du meilleur film international de cette année, 20 ont été soutenus par le CNC. Les cinq nominés sont tous des coproductions françaises, et quatre d’entre eux ont reçu l’aide du CNC.

Kristen Stewart, Olivier Assayas, Chloë Grace Moretz et Juliette Binoche assistent à la première de “Clouds of Sils Maria” au Festival de Cannes, le 23 mai 2014. | Toni Anne Barson/FilmMagic

“On a l’un des meilleurs modèles au monde. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le monde entier. Le modèle français et européen est envié, il est copié”, vante Gaëtan Bruel, président du CNC, à POLITICO.

L’établissement public est financé par des taxes sur les entrées des salles de cinéma, les services de télévision — payées par les diffuseurs et les distributeurs —, la vente de DVD et de Blu-rays, et des plateformes de streaming comme YouTube et Netflix.

Ces prélèvements ont rapporté 810 millions d’euros en 2024, l’année la plus récente pour laquelle des chiffres consolidés sont disponibles, aidant de grosses productions comme Le Comte de Monte-Cristo à payer des effets spéciaux ou des subventions à des films à petit budget comme L’Histoire de Souleymane, récit poignant d’un immigré à Paris luttant pour obtenir l’asile.

“Aucun de mes films n’aurait existé sans le CNC”, insiste l’actrice et réalisatrice franco-italienne Valeria Bruni-Tedeschi.

Appelant POLITICO lors d’une pause dans le tournage de son dernier film, Valeria Bruni-Tedeschi a relaté le rôle essentiel du CNC dans le financement de “films qui incarnent la poésie et la complexité de l’existence”.

Toutefois, de tels projets ne semblent guère intéresser le Rassemblement national, à moins qu’ils n’aient un grand succès commercial. Sébastien Chenu, vice-président du parti et de l’Assemblée nationale — probable ministre de la Culture si le RN remportait l’Elysée —, avait estimé qu’un “bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait”.

Sébastien Chenu et d’autres poids lourds du parti à la flamme affirment que le CNC finance des films de gauche, promouvant la diversité, les droits des personnes LGBTQ+ et ce qu’ils décrivent comme la “woke culture”.

“La grande bataille idéologique qu’a mené la droite populiste, ça a été de dire que la culture était élitiste, fabriquée par des élites de centre-ville avec l’argent de l’Etat pour se la montrer à eux-mêmes et que personne d’autre ne la regardait”, retrace Charles Gillibert, producteur qui dirige la société Les Films du losange fondée par le réalisateur de la Nouvelle Vague, Eric Rohmer.

Abou Sangaré pose lors du Festival de Cannes, le 20 mai 2024. | Valery Hache/AFP via Getty Images

L’exemple favori régulièrement cité par les représentants du Rassemblement national est la récente version féministe des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Le film, dont la réalisation a coûté environ 10 millions d’euros, a été un échec commercial. Il n’a enregistré en moyenne que deux entrées par séance le jour de sa sortie et n’a guère fait mieux dans les semaines qui ont suivi.

Gaëtan Bruel reconnaît que tous les films soutenus par le CNC ne rencontrent pas toujours un succès commercial, mais il estime qu’il est injuste de juger l’ensemble du modèle sur la base d’une poignée de projets.

“Ceux qui critiquent et fragilisent ce modèle en le caricaturant et en ne voyant pas tout ce qui l’apporte à l’équité territoriale, à notre souveraineté des récits, ils fragilisent un modèle au moment où on a grand besoin”, déplore Gaëtan Bruel.

Il était une fois à Hollywood

L’industrie cinématographique craint également que toute tentative ne compromette l’attractivité de la France pour les productions étrangères, notamment celles qui fuient Hollywood à la recherche d’allègements fiscaux ou d’autres mesures incitatives permettant de réduire les coûts de production.

Emmanuel Macron s’est engagé l’année dernière à redoubler d’efforts pour faire venir des productions étrangères dans le cadre de son sommet Choose France. En septembre, le chef de l’Etat accueillera sur la Côte d’Azur la première édition d’un sommet international du cinéma et de l’animation coprésidé avec la Corée du Sud.

“On voit un certain nombre de cinéastes américains essayer de faire leurs films en le finançant avec l’Europe, ou même en le produisant avec Europe. La France est au cœur de ce système”, relate Charles Gillibert, qui a coproduit le dernier film de Jim Jarmusch, icône du cinéma indépendant, qui a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Le président du CNC, Gaëtan Bruel, s’exprime lors d’une cérémonie de remise de prix à Paris, le 16 janvier 2025. | Pierre Suu/Getty Images

Si la France renonce à offrir des incitations financières pour tourner sur son territoire, les productions étrangères s’orienteront inévitablement vers d’autres pays qui s’engagent dans la course aux subventions, avertit Charles Gillibert. Cette inquiétude est partagée par tous les professionnels de l’industrie cinématographique interrogés dans le cadre de cet article.

La filière dans son ensemble est déjà confrontée à des changements radicaux, qu’il s’agisse du streaming qui réduit les recettes des salles de cinéma, de la consolidation des grands studios de cinéma ou de la perspective de voir la production cinématographique rendue totalement obsolète par l’intelligence artificielle.

Si la France cède aujourd’hui son rôle de leader dans le domaine du cinéma, elle n’aura peut-être jamais l’occasion de le retrouver.

“Cette crise est mondiale, on résiste mieux qu’ailleurs, mais on est chaque année à deux doigts d’entrer dans une fragilité irrémédiable”, conclut Gaëtan Bruel.

Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.

Originally published at Politico Europe

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