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Le marché du carbone européen sous le feu des critiques de l’industrie comme des politiques
- Zia Weise
- February 17, 2026 at 4:33 PM
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BRUXELLES — La semaine dernière, les fondements mêmes des efforts de l’Union européenne en matière climatique ont commencé à craquer sous la pression.
Pendant des mois, des Etats membres ont attaqué les politiques environnementales de l’UE, arguant que des réglementations écologiques onéreuses étranglaient leurs économies. Mais la plus grosse arme de Bruxelles pour ralentir le réchauffement climatique restait intouchable.
Ce tabou a été brisé la semaine dernière lors de deux sommets visant à remédier aux difficultés économiques du Vieux Continent. Les dirigeants y ont pointé que le prix élevé du carbone, dans le cadre du marché du carbone européen (de son nom technique : le système européen d’échange de quotas d’émission, ou ETS en anglais), faisait partie du problème.
Ce diagnostic cible le cœur même de la législation verte de l’UE.
Une grande partie de l’industrie lourde de l’Union européenne se plaint depuis longtemps de l’ETS, une politique vieille de 20 ans qui l’oblige à payer pour les émissions de ses usines qui contribuent au réchauffement climatique. Mercredi dernier, lors d’un sommet à Anvers, ils ont lancé leur plus grande attaque, appelant les dirigeants de l’UE à réduire le prix des émissions.
“L’augmentation des coûts du carbone pousse les chaînes de valeur à quitter l’Europe”, a dénoncé, à Anvers, Markus Kamieth, le PDG du géant allemand de la chimie BASF, avertissant que le mal était déjà fait.
Alors que certains responsables politiques européens de premier plan se sont empressés de défendre le marché du carbone, d’autres ont sauté sur l’occasion pour l’attaquer. Le chancelier allemand Friedrich Merz s’est notamment positionné en faveur de réformes profondes, avant de faire marche arrière.
Lors du sommet des dirigeants européens qui s’est tenu jeudi dernier dans le château belge d’Alden-Biesen, plusieurs Etats membres ont décrit le prix du carbone de l’UE comme un problème, relatent trois diplomates.
Ces offensives ont effrayé le marché : le prix du carbone a plongé, passant de 81 euros lundi à moins de 72 euros vendredi.
L’escalade des attaques contre l’ETS est le signe d’un moment périlleux pour le Pacte vert européen, qui est en train d’être vidé de sa substance et dépecé dans le cadre d’une vaste campagne de dérégulation. Jusqu’à présent, les décideurs politiques ont retouché aux règles de reporting des entreprises ou à des sous-objectifs pour des secteurs spécifiques, tels que l’automobile, mais pas aux piliers de la politique verte européenne.
Sauf que ces piliers doivent être actualisés cette année. La Commission européenne proposera après l’été des révisions des règles de gouvernance verte, des objectifs nationaux d’émissions et des objectifs d’absorption du carbone, et devra réévaluer l’ETS d’ici le mois de juillet.
La semaine dernière “ressemble à une campagne bien orchestrée contre l’ETS par une partie de la communauté industrielle européenne, dans le but d’abaisser la barre pour la prochaine révision de l’ETS”, estime Marcus Ferdinand, chief analytics officer chez Veyt, une société qui analyse le marché du carbone.
La Commission européenne proposera après l’été des révisions des règles de gouvernance verte, des objectifs nationaux d’émissions et des objectifs d’absorption du carbone, et devra réévaluer l’ETS d’ici le mois de juillet. | Nicolas Economou/NurPhoto via Getty ImagesMême si certains, comme Friedrich Merz, sont revenus sur leurs commentaires, “le mal est fait”, considère Marcus Ferdinand. “Le marché a perdu environ 10 euros en très peu de temps. C’est clairement un signe d’érosion de la confiance dans la stabilité à long terme du système.”
Le backlash augmente avec le prix
Un ETS affaibli a des conséquences considérables pour l’économie de l’Union et ses ambitions en matière climatique.
Ce système, qui régule environ la moitié des émissions de l’UE, a connu un énorme succès : depuis son introduction en 2005, les émissions des secteurs qui y sont soumis (usines, centrales électriques, aviation et transport maritime) ont diminué de moitié. En revanche, pour les filières non couvertes par l’ETS, elles ont baissé d’environ 20%.
“Il dit, en substance, que si vous voulez polluer, vous devez payer. Si vous ne voulez pas payer, innovez. Et c’est ce qui s’est passé”, a résumé Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, en réponse aux critiques formulées à l’encontre de l’ETS après le sommet à Alden-Biesen.
Le marché du carbone exige des entreprises qu’elles détiennent un permis (ou quota) pour chaque tonne de CO2 qu’elles émettent. Elles peuvent les acheter et les échanger sur le marché, et leur nombre diminue progressivement au fil du temps, réduisant ainsi les émissions totales possibles. Ce mécanisme, en plus de transférer les coûts de la gestion des dommages climatiques de la société à ceux qui les causent, encourage les investissements dans des procédés de production propres.
Les réformes récentes ont fait passer le prix du quota d’environ 10 euros dans les années 2010 à environ 80 euros aujourd’hui.
Ce système est apprécié même par des conservateurs pourtant critiques envers la régulation environnementale, car contrairement à d’autres politiques climatiques, l’ETS est un instrument basé sur le marché et totalement neutre sur le plan technologique — il ne dit pas aux entreprises comment réduire leurs émissions.
L’augmentation des prix provoque toutefois un backlash.
Des prix plus élevés incitent davantage les entreprises à réduire leurs émissions, ce qui permet de transformer des technologies propres coûteuses, telles que le captage du CO2, en investissements judicieux. Mais ils augmentent également les coûts d’exploitation des entreprises — quoique de façon marginale, car les prix élevés de l’énergie en Europe, dus aux coûts des énergies fossiles importées, constituent un problème bien plus important.
“Si les prix de l’énergie sont élevés, abandonner les principes de l’ETS, c’est comme pisser dans son pantalon : ça soulage à court terme, mais à long terme, on se punit nous-mêmes”, a illustré l’eurodéputée centriste suédoise Emma Wiesner. “Maintenir notre dépendance au pétrole et au gaz est vraiment le moyen le plus efficace de maintenir l’industrie dans un piège de prix élevés et de grandes vulnérabilités.”
Pourtant, le prix du carbone dans l’UE étant le plus élevé au monde, un nombre croissant d’entreprises et de pays affirment que l’ETS désavantage l’industrie du Vieux Continent face à ses concurrents.
L’ETS dans le viseur des leaders européens
Lors du sommet de l’industrie à Anvers mercredi dernier, les chefs d’entreprise ont appelé l’UE à réduire les “coûts du carbone”. Alors qu’Ursula von der Leyen a défendu l’ETS, ceux qui le critiquent ont trouvé un allié inattendu en la personne du chancelier allemand Friedrich Merz.
Friedrich Merz a suggéré que l’ETS soit révisé et que certains éléments soient reportés. | Photo de Ludovic Marin via EPAFriedrich Merz, dont le pays a toujours soutenu la tarification du carbone, a suggéré que l’ETS soit révisé et que certains éléments soient reportés. Il est ensuite revenu sur ses déclarations jeudi à Alden-Biesen, décrivant le marché du carbone comme le “bon outil”, même s’il doit être “réajusté encore et encore” pour s’assurer qu’il continue à fonctionner.
Contacté pour obtenir des clarifications sur ces propos, le service de presse de la chancellerie a répondu que Friedrich Merz avait simplement voulu “lancer un débat”. En cela, au moins, il a réussi : à la suite de ses déclarations, les dirigeants de l’Autriche et de la République tchèque ont lancé de nouvelles attaques contre le prix du carbone. La Pologne a également rédigé une missive demandant à la Commission européenne des mesures visant à assouplir l’ETS.
Les dirigeants ont ensuite débattu de l’avenir de la tarification du carbone à Alden-Biesen. “Certains pays” ont “beaucoup poussé” pour apporter des changements à apporter à l’ETS, relate un diplomate. “A 80 euros, pour certains, c’est un véritable cauchemar.” Un autre diplomate observe que “de nombreux dirigeants commencent à voir les inconvénients du système”. Ces deux sources s’expriment sous couvert d’anonymat pour parler de ces discussions à huis clos.
Le président du Conseil européen, António Costa, a constaté que les dirigeants étaient divisés sur la question. “Il est vrai que certains dirigeants n’aiment pas l’ETS, mais plusieurs d’entre eux […] ont pris la parole pour défendre le système.”
Emmanuel Macron, qui avait également qualifié mercredi les prix élevés du carbone de problématiques, a souligné après le sommet de jeudi que l’UE devait “maintenir un marché du carbone” tout en s’attaquant à la hausse des coûts. En raison de la “spéculation” sur le marché, a pointé le président français, “l’ETS, qui devrait se situer aux alentours de 30 à 40 euros, dépasse aujourd’hui les 80 euros”.
Bien qu’Ursula von der Leyen ne se soit pas engagée sur des réformes spécifiques, elle a noté que la réserve de l’ETS pouvait être utilisée pour modérer les prix, ce qui, selon elle, fait partie des “sujets sur lesquels nous nous pencherons lorsque nous ferons son évaluation” avant l’été.
Les conséquences de l’effondrement des prix
Etant un marché, l’ETS est également un outil de politique climatique unique en ce sens qu’il peut être affaibli par de simples discours, comme l’a démontré l’effondrement des prix de la semaine dernière.
Interrogé sur la part de responsabilité des commentaires politiques dans la baisse du prix, Marcus Ferdinand de Veyt a répondu : “Oh, 100%.”
Les variations de prix ont été suffisamment importantes pour déconcerter les traders, qui ont supplié les responsables politiques de cesser de s’en mêler. “L’ETS européen doit rester à l’abri des interventions politiques ad hoc qui risquent de saper la confiance des investisseurs et d’affaiblir le processus de décarbonation de l’Europe”, a tancé Dirk Forrister, PDG de l’Association internationale pour l’échange de droits d’émission (IETA).
La baisse a également touché les entreprises qui ont investi dans la décarbonation et planifié leurs stratégies en fonction du prix du carbone. Les actions du cimentier Heidelberg Materials et du géant danois de l’éolien Ørsted ont notamment perdu de la valeur la semaine dernière.
“C’est ce que je trouve si dangereux dans le débat actuel”, souligne Marcus Ferdinand. “Ce que le système a réalisé au cours des dernières années, c’est qu’il a donné un signal clair à tous les secteurs industriels que la décarbonation est une nécessité.”
Pour les entreprises qui ont agi tôt pour réduire leurs émissions, “ces déclarations sont extrêmement douloureuses”, ajoute-t-il. “En gros, on brûle des années d’investissements en capital.”
Giorgio Leali, Zoya Sheftalovich et Gabriel Gavin ont contribué à cet article depuis Alden-Biesen, en Belgique. Josh Groeneveld a contribué depuis Berlin.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
Originally published at Politico Europe