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Ce que la guerre en Iran signifie pour l’Ukraine

  • Tim Ross, Veronika Melkozerova, Esther Webber, Zoya Sheftalovich
  • March 4, 2026 at 1:47 PM
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Ce que la guerre en Iran signifie pour l’Ukraine
Ce que la guerre en Iran signifie pour l’Ukraine

Les Européennes craignent que Washington, focalisé sur l’Iran, perde de l’intérêt à pousser Vladimir Poutine à signer un accord de Paix. Sans compter que les Etats-Unis consomment énormément de missiles dont Kiev a besoin.

Par Tim Ross, Veronika Melkozerova,
Esther Webber
et Zoya Sheftalovich

Photo-Illustration par Ellen Boonen

LONDRES — Les Européens qui ont du mal à gérer les interventions incendiaires de Donald Trump sont peut-être sur le point de découvrir qu’il y a une chose pire encore : ne plus être l’objet de son attention.

Alors que l’opération en cours de Donald Trump contre l’Iran est prioritaire pour le Pentagone et la Maison-Blanche, les responsables européens craignent qu’il ne se désintéresse de mettre fin à la guerre en Ukraine, qui en est à sa cinquième année.

L’impact pratique d’un conflit prolongé au Moyen-Orient pourrait être encore plus grave que l’impact politique : l’Ukraine pourrait être privée des armes fabriquées aux Etats-Unis dont elle a besoin pour résister aux attaques quotidiennes de missiles russes, parce que les forces américaines en utilisent beaucoup contre l’Iran.

“Tout le monde comprend que, pour nous, il s’agit de notre vie — les armes appropriées”, a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky à la presse lundi. “Si les hostilités s’étendent sur le long terme au Moyen-Orient, cela affectera certainement l’approvisionnement. J’en suis sûr.”

Donald Trump a annoncé lundi que la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran pourrait durer quatre à cinq semaines, mais qu’il était prêt à ce qu’elle dure plus longtemps. Certains analystes ont mis en garde contre le risque de voir cette guerre se transformer en un conflit plus large dont les Etats-Unis pourraient avoir du mal à sortir.

“Il y a un effet d’entraînement en termes d’attention”, analyse Ed Arnold du Royal United Services Institute, un think tank spécialisé sur la défense basé à Londres. “Comment peut-on contraindre Trump à mener une politique ou à envisager de nouveaux efforts pour contenir les Russes en Ukraine, alors qu’il vient d’ouvrir un nouveau front dans une potentielle guerre ? De même, si on envoie beaucoup de matériel et d’équipements dans la région, on n’aura pas de pièces de rechange en magasin.”

Avant même que les Etats-Unis ne commencent leurs frappes aériennes sur l’Iran, des responsables à Washington craignaient qu’un tel conflit n’épuise les stocks d’armes américaines et ne rende les Etats-Unis plus vulnérables, un argument qui risque de s’amplifier au fur et à mesure que la guerre se prolonge. Cela pourrait pousser l’administration Trump à donner la priorité à la reconstitution de ses propres stocks au détriment de la vente de missiles à l’Europe et à l’Ukraine, soulève un haut responsable d’un gouvernement d’un pays européen, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat en raison du caractère sensible de la question.

“Une grande partie de la puissance de feu, y compris les missiles intercepteurs et autres, a été utilisée”, pointe le même. “Les Etats-Unis doivent se réapprovisionner, ce qui signifie qu’il y en aura moins à acheter pour l’Europe et l’Ukraine.”

Pas de stocks prêts à l’emploi

A Kiev, les intercepteurs de missiles PAC-3 fabriqués aux Etats-Unis pour les systèmes de défense aérienne Patriot sont considérés comme indispensables pour abattre les roquettes russes. Les gouvernements européens ne disposent pas non plus de stocks de défense aérienne prêts à l’emploi et donnent la priorité au développement de leurs propres capacités afin d’être plus autonomes et d’apporter une contribution plus importante à l’Ukraine. Mais cet effort risque de prendre des années.

A Kiev, les intercepteurs de missiles PAC-3 fabriqués aux Etats-Unis pour les systèmes de défense aérienne Patriot sont considérés comme indispensables pour abattre les roquettes russes. | Soeren Stache/picture alliance via Getty Images

Volodymyr Zelensky a estimé qu’il était “trop tôt” pour savoir si le conflit au Moyen-Orient nuirait à l’approvisionnement en armes de l’Ukraine. “Mais nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que notre financement national ne soit pas interrompu et que notre production nationale fonctionne à plein régime”, a-t-il assuré.

Kateryna Chernohorenko, ancienne vice-ministre ukrainienne de la Défense, a suggéré dans un post Facebook lundi que les développeurs de drones, les spécialistes de la guerre électronique et d’autres devaient travailler ensemble pour éviter que les stocks ne s’épuisent. Elle a appelé les entreprises d’armement ukrainiennes à agir rapidement pour constituer des stocks de composants essentiels qui permettront au pays de tenir pendant les douze à vingt-quatre prochains mois.

“La situation au Moyen-Orient pourrait très rapidement se transformer en une crise des composants pour l’industrie de la défense en Ukraine”, a-t-elle alerté. “Les prix, les quotas et les chaînes d’approvisionnement changeront radicalement.”

Les pourparlers se poursuivent

A première vue, Donald Trump reste déterminé à trouver une solution au conflit russo-ukrainien. Son envoyé Steve Witkoff et son gendre Jared Kushner ont rencontré des représentants ukrainiens la semaine dernière pour des discussions à Genève. Le président américain s’est également entretenu avec Volodymyr Zelensky avant les discussions tripartites prévues avec la Russie, qui étaient attendues dans le courant de la semaine.

Le président ukrainien a indiqué que les prochaines négociations devaient débuter les 5 et 6 mars à Abou Dhabi, mais que les “hostilités” au Moyen-Orient ne permettaient pas de confirmer ce plan. “Néanmoins, personne n’a annulé la réunion”, a-t-il observé, suggérant qu’elle pourrait être déplacée en Turquie ou en Suisse si nécessaire. “La réunion doit avoir lieu, elle est importante pour nous.”

Interrogé sur son engagement envers Kiev, Washington a déclaré qu’il n’avait pas de problème de moyens. “L’armée américaine est entièrement équipée pour atteindre tous les objectifs stratégiques du président”, a affirmé Anna Kelly, porte-parole de la Maison-Blanche.

Pourtant, les tentatives de Donald Trump pour accélérer le rythme des négociations, notamment en imposant des sanctions à l’industrie pétrolière russe, n’ont jusqu’à présent pas permis de faire une avancée majeure. Le président américain lui-même a déclaré par le passé qu’il pourrait un jour manquer de patience et “reculer” plutôt d’essayer d’aider à instaurer la paix. “C’était une situation européenne. Elle aurait dû rester une situation européenne”, a considéré Donald Trump en mai dernier.

De son côté, Vladimir Poutine ne semble pas pressé de conclure un accord. Ces derniers jours, des centaines de missiles et de drones russes ont lancé de nouvelles attaques massives contre l’Ukraine.

Le fait de jouer sur le long terme, avec le soutien d’alliés tels que la Chine, la Corée du Nord et l’Iran, a aidé Poutine à certains égards. Après près de trois ans de guerre, Joe Biden, qui soutenait l’Ukraine, a quitté la Maison-Blanche pour être remplacé par Donald Trump, qui a alors coupé les fonds américains destinés à l’Ukraine et a également mis fin temporairement au partage de renseignements.

“Il sera difficile de maintenir la bande passante”, anticipe un diplomate européen. “Avant la guerre contre l’Iran, les Américains montraient déjà moins d’intérêt et perdaient patience avec l’Ukraine.”

Pour ce diplomate, Donald Trump pourrait perdre de vue les négociations de paix, mais il a ajouté : “Menaient-elles à quelque chose de toute façon ?”

L’UE, reine des reports

Moscou a attaqué sans relâche l’infrastructure énergétique de l’Ukraine tout au long de l’hiver, notamment par une attaque massive de missiles et de drones dans la nuit du 25 au 26 février. Selon l’Institute for the Study of War (ISW), les forces russes ont lancé 420 drones et 39 missiles contre leur voisin. C’était la quatrième fois que la Russie tirait plus de 400 projectiles sur l’Ukraine en février. Les défenses aériennes de Kiev ont abattu 374 drones et 32 missiles, selon l’ISW.

Le premier impact tangible de la crise iranienne sur l’Ukraine s’est déjà fait sentir, sur la candidature du pays à l’adhésion à l’Union européenne. Cette dernière devait donner aux responsables ukrainiens des précisions sur les prochaines étapes à franchir lors d’une réunion qui s’est tenue à Chypre cette semaine.

Les frappes américaines et israéliennes ont tué le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi qu’une multitude de commandants et d’autres hauts responsables du régime. | Leader.ir/Anadolu Agency/Getty Images

Mais après qu’un drone iranien a frappé une base aérienne britannique à Chypre, la réunion a été reportée. Ce décalage constitue une nouvelle déception pour Kiev, après que l’UE a échoué, à la fin de l’année dernière, à conclure un accord sur l’utilisation des avoirs russes gelés pour financer la reconstruction de l’Ukraine, puis à finaliser un prêt de 90 milliards d’euros qui lui avait été promis à la place et dont elle avait grand besoin. En l’absence d’un nouveau financement urgent, Kiev devra faire face à un déficit budgétaire le mois prochain.

L’UE envisage de reporter la réunion et de remettre à l’Ukraine les dossiers d’adhésion restants à négocier dès que possible, selon un diplomate européen au fait de ces projets.

“C’est important de ne pas perdre le momentum”, poursuit le même. “Nous ne voulons pas que la situation au Moyen-Orient affecte ce processus.”

Poutine perd encore un allié

Certes, Vladimir Poutine est loin d’obtenir tout ce qu’il veut. Les frappes américaines et israéliennes ont tué le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi qu’une multitude de commandants et d’autres hauts responsables du régime, privant le président russe d’un autre allié précieux après que la capture de Nicolás Maduro, le président du Venezuela, en janvier par les Etats-Unis.

L’Iran avait également acheté des armes russes et, au début de la guerre en Ukraine, avait vendu ses drones “Shahed” à Moscou. Plus récemment, la Russie a fabriqué un grand nombre de ses propres armes sur la base de modèles iraniens.

Oleksandr Merezhko, à la tête de la commission des Relations extérieures du Parlement ukrainien, a confié lundi à POLITICO qu’il “ne craign[ait] pas que Donald Trump soit trop distrait par la guerre en Iran”.

“En principe, il y a certains avantages pour nous”, a-t-il avancé. Outre le fait de priver la Russie d’un fournisseur d’armes, les attaques américaines contre l’Iran pourraient contribuer à montrer à Donald Trump que l’Ukraine est “du même côté” que les Etats-Unis : deux pays démocratiques luttant contre des régimes autoritaires. “Nous luttons contre l’ensemble de l’axe du mal”, a-t-il lancé. “Ce n’est pas seulement la Russie, c’est l’Iran, la Corée du Nord, c’est la Chine, qui aide économiquement la machine de guerre russe.”

Yehor Chernev, un haut responsable de la commission de la Sécurité nationale et de la Défense au Parlement ukrainien, a prédit à POLITICO que la guerre contre l’Iran allait se poursuivre “en parallèle” des pourparlers de paix sous l’égide des Etats-Unis, qui n’ont pas été annulés.

“Ils sont liés les uns aux autres”, a-t-il estimé. “Plus les Etats-Unis agiront rapidement et efficacement contre l’Iran, plus il y aura de chances de faire progresser les négociations de paix avec la Russie. Le seul risque pour nous sera que la campagne américaine et israélienne contre l’Iran s’éternise et n’atteigne aucun objectif. Dans ce cas, l’attention portée à l’Ukraine pourrait s’affaiblir.”

Audrey Decker a contribué à cet article depuis Washington.

Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.

Originally published at Politico Europe

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